Benoît Lutgen avant la Foire de Libramont : "J’ai été le premier à soutenir le bio quand j’étais ministre de l’Agriculture. Mais le bio a ses limites"

Défendre l’environnement, mais pas au détriment de ceux qui triment pour nous nourrir. Le député européen des Engagés en fait son plaidoyer au moment de la foire de Libramont.

Benoit Lutgen
Il a voté pour la loi européenne sur la préservation de la nature. Mais avec des amendements pour protéger les agriculteurs. © JC Guillaume

Il y a 15.000 agriculteurs wallons. Ils ne pèsent pas lourd sur le plan électoral. Mais l’ancien président de parti devenu député européen le jure une main sur le cœur, il sera le dernier à les défendre. “Jusqu’à mon dernier souffle”, dit-il, lyrique, installé devant un café sur la place du Luxembourg, à deux pas de la ­Commission européenne. “J’aime les petits oiseaux et la biodiversité qui revient chez nous. Mais j’aime aussi les agriculteurs. Et je veux qu’on puisse continuer à nourrir nous-mêmes notre population”, justifie-t-il au lendemain d’un vote extrêmement controversé en faveur de la protection de la nature.

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La loi sur la préservation de la nature vient d’être adoptée par l’Europe dans d’énormes remous. La droite et l’extrême droite ont voté contre. Vous avez finalement voté pour. C’est une défaite?
Benoît Lutgen -
C’est au contraire une victoire. J’ai déposé trois amendements qui ont été votés. Grâce à ce travail parlementaire, le texte a été profondément amélioré. Des moyens budgétaires supplémentaires devront être dédiés à la protection de la nature et cela protège nos agriculteurs. Un monitoring de l’impact sur la sécurité alimentaire et sur le pouvoir d’achat des familles sera ­également mis en œuvre. Et puis, je me réjouis du signal donné par le Parlement pour la mise en œuvre de clauses pour protéger nos frontières, nos agriculteurs et la biodiversité aussi ailleurs dans le monde.

Il s’en est fallu de peu pour que le texte ne passe pas...
La nature mérite mieux que des querelles poli­tiques, parfois encouragées par le commissaire Timmermans lui-même.

Les agriculteurs sont-ils nos amis ou nos ennemis?
Ce sont des hommes et des femmes courageux, en lien avec la terre et la nature, qui vivent des pressions insupportables. Je suis très en colère quand je vois la manière dont ils sont considérés. Je pense aux agriculteurs européens globalement et singulièrement aux Wallons. Il y a ce paradoxe entre notre agriculture qui est l’une des plus durables au monde et une image de pollueurs insupportables relayée par certains activistes. C’est dur. Ils se retrouvent dans une situation écrasante. Un ­agriculteur sur deux de plus de cinquante ans n’a pas de successeur. C’est dramatique. Cela va entraîner une surconcentration de l’agriculture dans les mains de quelques-uns.

On en est à plus de 2.000 pages de normes dans tous les sens. C’est intenable.

C’est une industrialisation de l’agriculture qui est en cours?
Non, le risque, c’est la concentration des terres. Le nombre de suicides et de dépressions chez les ­agriculteurs est extrêmement élevé. Avec une pression qui n’a fait qu’augmenter ces dernières années. Rien que sous cette législature, il y a 23 législations qui sont tombées sur le dos des agriculteurs. C’est intenable. On est à plus de 2.000 pages de normes dans tous les sens. Comment est-ce possible pour un homme, une femme, un couple d’agriculteurs d’absorber tout ça? Seule l’agro-industrie peut ­arriver à absorber toutes ces nouvelles normes. Sans compter que les services censés contrôler sont divergents dans l’interprétation des normes.

L’Europe exagère? Il faut pourtant réformer notre agriculture…
Pas seulement l’Europe. Et puis, la politique européenne agricole, c’est quoi? C’est d’abord l’après-guerre où on avait besoin de nourrir tout le monde. Au fil du temps, le budget pour l’agriculture est devenu important par rapport au budget européen. Mais il n’est pas si énorme que cela. C’est un contrat qui est passé entre les agriculteurs et l’Europe sur trois objectifs: environnemental, sanitaire et bien-être animal. On en oublie presque le principal qui est nourricier. Mais soit. Ce qui est contrôlé au niveau européen, ce sont ces trois objectifs. L’Europe dit aux agriculteurs: on vous donne des moyens parce que vous rendez un service à la terre, à la population, au bien-être animal. Si ce n’est pas respecté, c’est sanctionné jusqu’à 100 % des subsides. Ce contrat est cependant trop complexe.

Benoit Lutgen

© JC Guillaume

Vous ne partagez pas ces objectifs?
Oui, mais avec quels moyens pour y adhérer? Je mets au défi les fonctionnaires européens, dont c’est pourtant le métier, de bien interpréter toutes les législations qui sortent. Il y a, en plus, les ­législations belge et wallonne. Il y a même une incompréhension du public qui ne sait pas ce que peut ou pas faire un agriculteur. L’agriculteur est contrôlé à la fois par l’Afsca fédérale, la division Nature et Forêts régionale, par la police locale. Il y a une forme de harcèlement parfois. Évidemment, les agriculteurs qui font n’importe quoi, il faut les sanctionner. Mais moi je rencontre une immense majorité de personnes qui font leur métier en ­respectant l’environnement et le bien-être animal, mais qui sont découragées, et parfois abandonnent. On a peu de grandes exploitations à l’échelle européenne et encore plus mondiale. Si on ­compare la taille des nôtres face aux Américains, c’est juste une blague pour eux. Mais on a des regroupements aussi ne serait-ce que pour faire face au niveau administratif. On demande aux agriculteurs d’être compétents dans tellement de domaines que ça devient impossible sauf pour les grosses structures.

Le modèle idéal, c’est la petite exploitation?
Il faut de la place pour tout le monde. Le modèle wallon est bon. On a globalement une agriculture de taille moyenne, qui reste liée au sol, très peu intensive, le bio a progressé de manière magistrale. J’ai été le premier à soutenir le bio quand j’étais ministre de l’Agriculture. Mais le bio a ses limites. Le modèle traditionnel aujourd’hui est extrêmement proche du bio. Pour l’Europe, nous sommes un modèle. On a une densité de population très importante et on est parvenu à avoir une agriculture qui reste liée au sol. C’est trop peu connu de la population alors qu’il y a de l’agribashing quasi au quotidien relayé par des politiques (écolos - NDLR).

L’Europe donne beaucoup. C’est normal qu’elle exige beaucoup...
Elle donne beaucoup mais ce n’est qu’un demi-pourcent du PIB pour nourrir la population. On veut des produits de très grande qualité, respectueux de l’environnement et en même temps on consacre de moins en moins d’argent pour les payer. C’est de plus en plus vrai par rapport à la crise qui est là. Mais la part qu’un ménage consacre à son alimentation a fondu en quarante ans. On est passé de 40 % à moins de 15 %. On dépense parfois plus pour la téléphonie et Internet que pour s’alimenter. Ça pose question. Je parle de ceux qui ont les moyens.

Vous, comme député européen, que faites-vous?
On vient d’obtenir un financement pour soutenir les agriculteurs, forestiers, propriétaires… dans le cadre de la restauration de la nature. Par ailleurs dans le cadre des émissions dites industrielles, j’ai obtenu que les normes qui s’appliquent à l’incinération et à la cimenterie ne soient pas appliquées au secteur bovin. C’était essentiel au maintien des fermes de petite taille, en partie celles qui font de la diversification: un peu de volailles, de porcs, de bœufs… Il faudrait que les environnementalistes dogmatiques - je suis un environnementaliste mais pas dogmatique - regardent le rapport coût- efficacité pour l’environnement. L’agriculteur qui fait de la diversification n’aurait jamais pu faire face aux investissements du matériel pour les différentes déjections. Les Verts ont oublié leur slogan “Agir localement, penser globalement”. Prenez les véhicules électriques. On doit voter pour les yeux fermés au risque de passer pour un climatoscep­tique. Mais rien n’est moins sûr quant au bénéfice pour l’environnement. Prenez l’exemple du cobalt nécessaire aux voitures électriques, extrait dans des conditions épouvantables en Afrique. Une partie de la production automobile va se déporter vers la Chine avec un impact CO2 sur les coûts de transport, en créant une dépendance envers un pays peu démocratique. Enfin, c’est envoyer 300.000 familles qui vivent de ce secteur à la casse. Je vous dis ça pour dire qu’il faut arrêter de tomber dans le slogan. Les agriculteurs vivent tout le temps ça. Ils sont gérés par des fonctionnaires qui n’ont jamais mis les pieds dans une exploitation.

L’Europe est déconnectée de la réalité de l’agriculture?
Pas seulement l’Europe. Il y a un harcèlement global des agriculteurs. On ne peut pas s’en sortir comme ça avec des règlements. Il faut accompagner et concerter le secteur. Le commissaire de l’Environnement, le socialiste Timmermans, ferait mieux de considérer les agriculteurs, les forestiers comme des partenaires et non des adversaires. Est-ce qu’on croit une seconde que les agriculteurs ne sont pas d’abord des amoureux de la nature?

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