Comment protéger ses oreilles pour ne pas devenir sourd

Entre volume excessif de la musique en festival et abus des écouteurs, le nombre de déficiences auditives explose. Protégez votre ouïe, car on ne soigne pas (encore) la surdité.

Comment protéger ses oreilles pour ne pas devenir sourd
Les cas de problèmes d’audition chez les moins de 40 ans ont doublé en moins de dix ans. © BelgaImage

La saison des décibels est lancée. Après Rock Werchter, les Ardentes et Dour, la Belgique accueillera cet été encore de nombreux festivals où l’on risque certes de prendre son pied, mais aussi d’abîmer son oreille interne. À un volume trop élevé, la musique peut en effet s’avérer dangereuse. Un milliard et demi de personnes sont déjà atteintes d’une déficience auditive dans le monde. En 2050, estime l’OMS, ce chiffre ­astronomique devrait atteindre 2,5 milliards. Parmi elles, 1,1 milliard de jeunes adultes ­risquent un handicap partiel ou total permanent en raison de “pratiques d’écoute non sûres”.

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Le type de surdité a évolué depuis la généralisation des lecteurs MP3 et de l’utilisation abusive de casques et d’écouteurs”, explique le docteur Jérôme Lechien, médecin ORL à l’hôpital Epicura de Mons. Il constate lors de ses consultations de plus en plus de patients avec des problèmes d’audition prématurés. Évidemment, l’exposition à la musique trop forte n’est pas la seule cause des déficiences. Elles peuvent apparaître à cause de facteurs génétiques, d’infections, d’une dégénérescence neurosensorielle liée à l’âge ou de maladies chroniques. Mais également à cause d’une trop forte consommation de tabac qui altère des nerfs et des vaisseaux essentiels à l’oreille interne, ainsi que de la prise de médicaments ototoxiques, dont le cisplatine ou l’aspirine. “Mais si les cas de problèmes d’audition chez les moins de 40 ans ont doublé en moins de dix ans, c’est bien lié aux sons trop intenses. C’est un problème majeur qui est malheureusement banalisé par de nombreux patients, en particulier les jeunes”, précise le médecin, qui ajoute: ”Il y a trente ans, les déficiences les plus ­courantes étaient l’affaire de certaines professions, dont les ouvriers confrontés aux marteaux-piqueurs. Aujourd’hui, elles sont liées aux expositions aux ­concerts et aux festivals”.

L’oreille peut tolérer un niveau sonore élevé pendant un laps de temps. Elle ne résiste pas toutefois à une exposition prolongée. Selon une enquête de l’INRS en France, une exposition de 8 heures à 80 dB(A) serait par exemple aussi néfaste qu’une autre d’1 heure à 89 dB(A). Les législations régionales régulent évidemment les limites (jusqu’à 110 dB dans certains cas bien précis), mais il ne faudrait pas s’y confronter aveuglément pour autant. Selon l’OMS, toute exposition supérieure à 75 dB(A) pourrait engendrer un risque de lésion auditive. “De manière générale, il faut s’écouter. Lorsque vous ressentez des acouphènes temporaires, un bruit permanent dès que vous sortez prendre l’air à un mariage ou durant un concert, c’est un signe que l’oreille souffre trop. C’est même déjà tard pour s’éloigner”, rappelle le médecin.

Dans les profondeurs de l’oreille

Lors d’une lésion, il se produit des altérations au niveau de l’oreille interne et plus particulièrement de la cochlée, l’organe de l’audition. “Chaque partie microscopique de cette cochlée est responsable de la perception d’une fréquence sonore spécifique, allant des sons aigus aux sons graves. Si l’intensité sonore est trop élevée, cela surstimule la partie fréquentielle ­correspondante, provoquant des lésions.” Il prend un exemple concret: “Si une partie de la musique est extrêmement aiguë et que le son dépasse par exemple les 120 décibels, cela peut endommager la partie de la cochlée qui perçoit les sons aigus”. La personne pourrait alors perdre sa capacité à entendre les sons aigus. Il arrive en outre qu’un acouphène permanent se manifeste précisément à l’endroit qui a été détérioré.

Seuls les appareils auditifs et les prothèses de bruits blancs peuvent atténuer les symptômes, mais il ne s’agit pas de traitements à proprement parler. De plus, leur efficacité varie d’un patient à l’autre. En fait, il n’existe pour l’heure aucun médicament en mesure de régénérer les neurones ou les cellules ciliées (sensorielles) lésées au niveau de l’oreille interne. C’est pourquoi agir préventivement en limitant son exposition aux décibels demeure l’unique repère. Certains médecins prescrivent parfois des médicaments, mais aucune étude scientifique n’a jamais conclu à un effet supérieur au placebo.

Un traitement dans dix ans

La professeure Brigitte Malgrange (ULiège) le sait mieux que quiconque. Directrice de recherches FNRS, elle mène des études sur les surdités neurosensorielles. Elle essaie de mettre au point des ­traitements pharmacologiques capables de soigner les handicaps en régénérant les neurones, les ­cellules ciliées ou les connexions entre les deux. Pour ce faire, son équipe administre des molécules à des animaux in vivo, en l’occurrence des souris, et à des structures de type organoïde en 3D ­conçues à partir de cellules souches humaines. “Nous travaillons sur plusieurs axes de recherche, car on ne soigne pas la perte auditive causée par un ­traumatisme comme on traite la surdité des personnes âgées ou encore celle liée à des médicaments”, précise-t-elle. D’ici la fin de l’année, cette recherche préclinique franchira une étape cruciale en passant entre les mains d’une boîte privée qui mènera la première phase des essais cliniques.

À travers le monde, d’autres équipes de scienti­fiques sont entrées dans la course au remède. La recherche la plus avancée serait celle menée par le MIT et l’entreprise américaine Frequency Therapeutics. Selon leurs essais cliniques en cours, le médicament FX-322, à prendre sous forme d’une injection unique, serait capable de multiplier les cellules ciliées et ainsi permettre à certains malades de récupérer 10 à 40 % du potentiel perdu, contre seulement 0 à 2 % pour les volontaires sous ­placebo. C’est encourageant, mais l’entreprise est encore loin de commercialiser son produit, car le FX-322 perdrait en efficacité au fil du temps. Après nonante jours, les capacités auditives se seraient totalement estompées. La multiplication de ces essais cliniques prouvent néanmoins que la recherche va dans la bonne direction. “Des traitements efficaces peuvent apparaître sur le marché d’ici une décennie”, table la professeure Brigitte ­Malgrange. Mais attention, traitement ne signifie évidemment pas guérison à tous les coups. “La prévention demeure la meilleure solution pour de très longues années. Alors cet été en festival, éloignez-vous des baffles et portez des bouchons d’oreilles. Les concerts n’en sont pas moins appréciables”, conclut le docteur Lechien.

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